Cartographier les voix en RDC : écrivains, réseaux et structuration d’une scène littéraire

Deux personnes travaillant ensemble autour de notes écrites sur une table.

En juin 2017, Ciel Bleu lançait en République démocratique du Congo une initiative intitulée « Devenir auteur/écrivain ».

Le projet prévoyait notamment un atelier destiné aux écrivains et à leurs associations.

Mais sa première étape devait intervenir avant même cette rencontre.

Identifier les acteurs.

Recenser les écrivains.

Repérer leurs associations.

Constituer une base de contacts à l’échelle du pays.

Derrière cette démarche apparaissait une question plus large que l’organisation d’un atelier littéraire :

comment structurer une scène lorsque ses acteurs restent dispersés, inégalement visibles et parfois peu reliés entre eux ?

Commencer par savoir qui est là

Une politique ou une initiative culturelle peut difficilement soutenir un secteur qu’elle connaît mal.

Avant de créer des programmes, des rencontres ou des mécanismes d’accompagnement, une question élémentaire se pose :

qui compose cet espace ?

En 2017, « Devenir auteur/écrivain » commençait précisément par cette interrogation.

Ciel Bleu lançait un appel afin de recueillir les coordonnées d’écrivains et d’associations d’écrivains répartis à travers la République démocratique du Congo.

L’objectif annoncé était de disposer progressivement d’un repère national permettant de poursuivre le projet et de faciliter la mise en relation des acteurs.

Le recensement avant la cartographie

Avec le recul, il est important de ne pas attribuer au projet plus qu’il n’avait effectivement réalisé à ce stade.

En juin 2017, Ciel Bleu n’avait pas encore produit une cartographie complète de la scène littéraire congolaise.

La démarche commençait par un recensement.

Une collecte de contacts.

Une tentative d’identification.

La cartographie constitue plutôt aujourd’hui une manière d’interpréter cette ambition.

Car dresser une liste et cartographier un écosystème ne sont pas exactement la même chose.

Une liste répond à « qui ? »

Un répertoire permet d’identifier des personnes et des structures.

Noms.

Localisations.

Contacts.

Associations.

Activités.

Ces informations constituent une base nécessaire.

Sans elles, de nombreux acteurs peuvent rester invisibles en dehors de leurs réseaux immédiats.

Mais une liste ne dit pas encore comment une scène fonctionne.

Elle indique qui est présent.

Elle ne montre pas nécessairement comment les personnes sont reliées.

Une cartographie demande aussi « où ? » et « comment ? »

Cartographier suppose d’ajouter d’autres questions.

Où les écrivains travaillent-ils ?

Dans quelles villes ?

Autour de quelles associations ?

Quels espaces accueillent des rencontres ou des lectures ?

Comment les manuscrits et les informations circulent-ils ?

Quelles villes concentrent davantage d’activités ?

Quels territoires sont peu documentés ?

Quelles relations existent entre différents groupes ?

Une cartographie culturelle ne consiste donc pas seulement à placer des points sur une carte.

Elle cherche à comprendre une organisation relationnelle.

Un pays à l’échelle continentale

Cette question prend une dimension particulière en République démocratique du Congo.

L’étendue du territoire complique les relations entre acteurs culturels éloignés géographiquement.

Kinshasa ne résume pas l’ensemble de la vie littéraire du pays.

Des auteurs, associations et initiatives peuvent également se développer à Lubumbashi, Kisangani, Goma, Mbuji-Mayi et dans de nombreuses autres villes.

Ces scènes ne disposent ni des mêmes infrastructures, ni du même accès aux médias, aux maisons d’édition, aux événements ou aux réseaux professionnels.

Parler d’une seule « scène littéraire congolaise » ne doit donc pas effacer cette pluralité territoriale.

Ce qui existe sans être visible

Un manque de documentation ne signifie pas une absence d’activité.

Des écrivains peuvent écrire sans être largement publiés.

Des associations peuvent fonctionner avec peu de moyens.

Des cercles peuvent organiser des lectures sans forte présence médiatique.

Des manuscrits peuvent circuler à l’intérieur de réseaux informels.

Des relations professionnelles peuvent exister sans laisser beaucoup de traces publiques.

La cartographie culturelle commence précisément lorsqu’on refuse de confondre faible visibilité et inexistence.

La littérature ne se résume pas aux livres publiés

Les livres constituent la partie la plus visible d’une scène littéraire.

Mais ils ne suffisent pas à la décrire.

Autour d’eux existent également :

les écrivains ;

les éditeurs ;

les lecteurs ;

les associations ;

les librairies ;

les bibliothèques ;

les critiques ;

les ateliers ;

les événements ;

les cercles de lecture ;

les espaces de formation ;

les réseaux informels.

Une scène littéraire est donc un écosystème.

L’œuvre publiée n’en est qu’une manifestation.

Derrière l’auteur individuel, des relations

La figure de l’écrivain est souvent construite autour de l’individu.

Un nom.

Une œuvre.

Une voix.

Une signature.

Cette individualisation est importante pour la reconnaissance de l’auteur.

Mais elle peut masquer les relations nécessaires à la production et à la circulation de son travail.

Un écrivain lit d’autres écrivains.

Échange des manuscrits.

Reçoit des critiques.

Participe à des rencontres.

Cherche un éditeur.

Discute avec des lecteurs.

S’inscrit parfois dans une association.

La création individuelle repose donc également sur des infrastructures relationnelles.

Se connaître pour pouvoir constituer un réseau

Le projet de 2017 exprimait explicitement l’ambition de créer une forme de synergie nationale.

Le terme appartient au vocabulaire utilisé à l’époque.

Relu aujourd’hui, il peut être traduit plus précisément par une question de mise en réseau.

Pour qu’un réseau existe, les acteurs doivent d’abord pouvoir s’identifier.

Savoir que d’autres initiatives existent.

Disposer de contacts.

Créer des occasions de rencontre.

La documentation devient ainsi une première infrastructure de relation.

Une base de données n’est pas neutre

Constituer une base d’acteurs peut paraître purement technique.

Mais toute base de données repose sur des choix.

Qui est considéré comme écrivain ?

Quelles associations sont incluses ?

Quels territoires sont représentés ?

Comment l’information est-elle collectée ?

Qui peut répondre à l’appel ?

Qui n’en entend jamais parler ?

Quels acteurs sont déjà suffisamment connectés pour apparaître rapidement ?

Ces questions déterminent en partie le paysage qui devient visible.

Les limites d’un recensement par appel

Le projet reposait notamment sur un appel adressé aux écrivains et associations afin qu’ils transmettent leurs informations.

Cette méthode permet de mobiliser directement les acteurs.

Mais elle possède aussi une limite.

Elle rend plus facilement visibles ceux qui ont déjà accès au réseau dans lequel circule l’appel.

D’autres peuvent rester absents.

Non parce qu’ils n’existent pas.

Mais parce que l’information ne les atteint pas.

Une véritable cartographie nécessite donc idéalement plusieurs méthodes de repérage.

Documenter comme action culturelle

Le projet révèle ainsi une dimension parfois sous-estimée de l’action culturelle.

Documenter peut déjà constituer une intervention.

Nommer un acteur.

Identifier une initiative.

Localiser une association.

Conserver un contact.

Relier plusieurs structures.

Produire un répertoire.

Ces opérations ne remplacent pas le financement, les infrastructures ou les politiques publiques.

Mais elles rendent un secteur plus lisible.

Et ce qui devient lisible peut plus facilement entrer dans une discussion collective.

Une question de politique culturelle

Cette logique rejoint des préoccupations plus larges de politique culturelle.

L’Observatoire de la politique culturelle en Afrique, notamment, a placé la collecte, la documentation et la circulation de l’information parmi les instruments nécessaires à une meilleure compréhension des secteurs culturels africains.

Ses propres activités ont compris le développement de bases de données consacrées aux institutions culturelles et aux professionnels du secteur.

Il ne s’agit pas ici d’affirmer que « Devenir auteur/écrivain » constituait formellement un projet de l’Observatoire.

L’intérêt réside plutôt dans la convergence de méthode :

on ne peut penser un écosystème culturel sans produire des connaissances sur ceux qui le composent.

Devenir visible pour les autres acteurs

La visibilité recherchée n’est pas uniquement médiatique.

Un écrivain peut avoir besoin d’être visible pour un autre écrivain.

Une association pour une autre association.

Un organisateur pour un auteur.

Un éditeur pour un collectif.

Une institution pour une initiative locale.

La visibilité fonctionne donc également horizontalement.

Elle permet aux acteurs d’un même environnement de se découvrir mutuellement.

Du réseau à la circulation des idées

Lorsqu’une relation se crée, ce ne sont pas seulement des noms qui circulent.

Des textes circulent.

Des informations.

Des expériences.

Des opportunités.

Des lectures.

Des critiques.

Des méthodes.

Des références.

Les réseaux constituent ainsi des infrastructures de circulation intellectuelle.

La cartographie des personnes permet progressivement d’observer aussi la circulation des idées.

Mais le réseau ne doit pas effacer les territoires

Une mise en relation nationale peut présenter un autre risque.

Faire croire qu’une scène commune signifie uniformité.

Les réalités littéraires de Kinshasa ne sont pas nécessairement celles de Goma.

Celles de Lubumbashi ne sont pas celles de Kisangani.

Les langues utilisées peuvent différer.

Les réseaux éditoriaux aussi.

Les possibilités d’accès aux institutions également.

Créer des relations entre territoires ne signifie donc pas supprimer leurs singularités.

Une bonne cartographie doit rendre visibles à la fois les connexions et les différences.

De l’atelier à l’écosystème

L’atelier annoncé en 2017 constituait l’une des étapes envisagées du projet.

Mais l’intérêt historique de l’initiative dépasse aujourd’hui cet atelier.

Elle révèle une intuition plus structurelle.

Réunir des écrivains ne consiste pas seulement à leur proposer une formation ponctuelle.

Cela peut également servir à identifier un milieu.

Comprendre ses besoins.

Observer ses relations.

Faire apparaître des acteurs peu visibles.

Construire des points de contact.

Le regard se déplace alors de l’événement vers l’écosystème.

Une initiative directement portée par Ciel Bleu

« Devenir auteur/écrivain » était une initiative développée directement par Ciel Bleu sous l’impulsion de Blaise Puala.

Le projet reposait sur une structure disposant de moyens limités, mais cherchant à créer des relations à une échelle nationale.

Cette situation est importante pour comprendre l’archive.

L’ambition dépassait les ressources institutionnelles disponibles.

Recenser des acteurs sur un territoire aussi vaste suppose du temps, des relais locaux, des moyens de communication, des outils de suivi et une capacité durable à actualiser les informations.

L’écart entre l’ambition du projet et les moyens nécessaires pour la réaliser fait lui aussi partie de son enseignement.

Cartographier n’est pas seulement collecter

Une cartographie réellement utile doit pouvoir évoluer.

Un auteur commence à publier.

Une association cesse ses activités.

Une nouvelle structure apparaît.

Une librairie ferme.

Un festival se crée.

Un collectif change de ville.

Les écosystèmes culturels sont mobiles.

Une base figée devient rapidement une archive.

Cartographier suppose donc également d’actualiser.

De l’archive de projet à la question de recherche

Relu aujourd’hui, le texte de 2017 change de fonction.

À l’époque, il annonçait une initiative.

Il invitait des écrivains et associations à se signaler.

Il présentait une ambition de mise en réseau.

Dans Kultur Insights, il devient autre chose.

Une archive permettant de poser une question plus générale :

quelles infrastructures de connaissance sont nécessaires pour qu’une scène culturelle puisse se voir, se comprendre et se mettre en relation ?

Une scène doit aussi pouvoir se représenter elle-même

Une scène culturelle existe par ses pratiques.

Mais pour agir collectivement, elle doit aussi pouvoir produire une représentation d’elle-même.

Qui sommes-nous ?

Où sommes-nous ?

Quelles structures existent ?

Quels liens fonctionnent déjà ?

Quels territoires restent isolés ?

Quelles ressources manquent ?

Cette capacité de représentation est importante pour les acteurs eux-mêmes, mais également pour les institutions susceptibles de travailler avec eux.

Conclusion

Le projet « Devenir auteur/écrivain » partait d’une démarche relativement simple :

identifier des écrivains et leurs associations.

Mais cette opération ouvrait sur une question beaucoup plus vaste.

Une scène littéraire n’existe pas seulement parce que des livres sont écrits.

Elle existe aussi parce que des auteurs se connaissent.

Parce que des associations relient des personnes.

Parce que des informations circulent.

Parce que des lieux permettent les rencontres.

Parce que certaines initiatives deviennent visibles.

Et parce qu’un environnement culturel parvient progressivement à produire des connaissances sur lui-même.

Le projet de 2017 n’avait pas encore réalisé la cartographie complète que cette ambition aurait exigée.

Mais il en posait une condition préalable essentielle :

commencer par rendre les acteurs identifiables.

C’est cette articulation entre documentation, visibilité, territoire et réseau qui donne aujourd’hui à cette archive sa place dans Kultur Insights.


Note éditoriale — Cet article est issu d’un texte de Blaise Puala initialement publié sur Ciel-Bleu.org le 23 juin 2017 à propos du projet « Devenir auteur/écrivain », initiative de Ciel Bleu visant notamment à recenser des écrivains et associations littéraires à travers la République démocratique du Congo et à favoriser leur mise en relation. Blaise Puala était l’initiateur et le responsable direct du projet. Le texte a été entièrement repris, vérifié et réédité pour la bibliothèque Kultur Insights afin de préserver sa valeur d’archive de terrain tout en distinguant plus précisément recensement, cartographie culturelle, structuration de réseaux et production de connaissances sur un écosystème littéraire.

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