Étudier à Kyiv : langue, mobilité et trajectoires transnationales

Passant dans la rue Solomianska à Kyiv, dans le quartier où se situe l’université évoquée dans l’article.

Avant d’entrer dans une formation universitaire à l’étranger, certains étudiants doivent d’abord apprendre la langue dans laquelle ils vont étudier, communiquer avec leurs enseignants, accomplir leurs démarches et progressivement construire leur quotidien.

À Kyiv, en 2020, cette étape constituait une réalité concrète pour une promotion d’étudiants étrangers de l’Université d’État des télécommunications.

Venus de plusieurs pays d’Afrique, d’Asie et d’autres régions, ils avaient suivi une formation préparatoire en langue ukrainienne avant d’intégrer différents cursus de l’université.

Pour certains, cette période avait duré près d’une année.

Elle ne constituait pas seulement une préparation linguistique.

Elle représentait déjà une première phase de la mobilité universitaire.

Apprendre à prononcer.

Comprendre.

Lire.

Écrire.

Traduire.

Mais aussi apprendre à se repérer dans une institution, à communiquer avec d’autres étudiants et à construire progressivement une place dans un environnement jusque-là inconnu.

Cette expérience permet d’observer une question plus large :

que produit réellement la mobilité universitaire lorsque le déplacement vers une université étrangère implique aussi l’apprentissage d’une langue, d’un territoire et de nouvelles formes de relation ?

Avant le diplôme, une première transformation

Les récits consacrés aux études internationales commencent souvent par l’université choisie et se terminent par le diplôme obtenu.

Entre les deux apparaissent les cours, les examens et éventuellement les expériences professionnelles.

Cette représentation laisse cependant de côté une partie importante du parcours.

Pour certains étudiants internationaux, l’entrée dans l’université commence avant le cursus lui-même.

Elle commence par une formation linguistique.

À Kyiv, cette étape préparatoire permettait aux étudiants étrangers d’acquérir les compétences nécessaires à la poursuite de leurs études en Ukraine.

L’enjeu était donc directement académique.

Mais il dépassait déjà l’enseignement.

La langue devenait progressivement une condition de participation à l’environnement universitaire.

Dix mois pour commencer à rendre l’environnement lisible

La formation linguistique ne transforme pas immédiatement un environnement étranger en espace familier.

Le processus est progressif.

Au début, les mots sont encore isolés.

Une annonce peut être difficile à comprendre.

Une conversation nécessite une concentration importante.

Une démarche administrative peut dépendre d’une traduction.

Une consigne apparemment simple peut demander plusieurs explications.

Au fil des mois, certains de ces obstacles diminuent.

La langue commence à produire des repères.

Elle ne supprime pas l’étrangeté du nouvel environnement.

Elle permet de le rendre davantage lisible.

Une promotion internationale

La promotion concernée réunissait des étudiants provenant de plusieurs pays.

Cette diversité est importante, mais elle doit être interprétée avec prudence.

La présence de plusieurs nationalités dans une salle de classe ne produit pas automatiquement une expérience interculturelle commune.

Les langues premières diffèrent.

Les parcours scolaires diffèrent.

Les habitudes diffèrent.

Les ressources économiques et sociales diffèrent.

Les projets d’avenir diffèrent.

Même confrontés au même apprentissage de l’ukrainien, les étudiants n’entraient donc pas dans la mobilité avec les mêmes ressources.

La catégorie administrative d’« étudiant étranger » regroupait des trajectoires très différentes.

Une langue commune qui n’efface pas les différences

Dans ce contexte, l’ukrainien pouvait néanmoins devenir un nouvel espace commun.

Non pas nécessairement une langue maîtrisée de manière identique par tous, mais une langue que le groupe apprenait simultanément pour accéder à l’environnement dans lequel il se trouvait.

Cette situation est particulière.

Des personnes possédant différentes langues maternelles apprennent ensemble une autre langue qui n’est initialement celle d’aucune d’entre elles.

La salle de classe devient ainsi un espace où plusieurs trajectoires se rencontrent autour d’un même processus d’apprentissage.

Mais cette convergence n’efface pas les différences.

Elle crée plutôt un terrain partagé à partir duquel chacun construit son propre parcours.

Apprendre pendant une année interrompue

L’année 2020 ajoutait une difficulté particulière.

Une partie de la formation linguistique s’est déroulée dans le contexte de la pandémie de Covid-19.

Au printemps, le département d’ukrainien de l’université avait dû poursuivre à distance les cours destinés aux étudiants étrangers.

L’apprentissage d’une langue étrangère, déjà exigeant en situation ordinaire, se poursuivait donc au moment où une partie importante des interactions sociales devenait elle-même plus difficile.

Cette situation rappelle que la mobilité universitaire dépend toujours d’un contexte historique.

Elle n’existe jamais indépendamment des conditions sociales dans lesquelles elle se déroule.

Du cours préparatoire au cursus universitaire

La fin de la formation linguistique marquait une transition.

Après les évaluations, les étudiants admis pouvaient commencer leurs formations respectives au sein de l’université.

Le certificat ou le résultat linguistique ne représentait donc pas simplement la fin d’un cours.

Il ouvrait une nouvelle étape.

L’étudiant qui apprenait la langue pour pouvoir entrer dans l’université devait désormais utiliser cette langue dans une formation spécialisée.

Le vocabulaire général rencontrait progressivement les concepts professionnels.

La langue d’apprentissage devenait aussi langue d’étude.

La langue comme infrastructure de mobilité

Parler de la langue comme infrastructure permet de mieux comprendre cette fonction.

Une infrastructure n’est pas toujours immédiatement visible.

Mais elle rend certaines activités possibles.

La connaissance linguistique facilite l’accès aux cours.

Aux informations.

Aux enseignants.

Aux administrations.

Aux autres étudiants.

Aux espaces de la ville.

Elle ne garantit ni réussite académique ni intégration sociale.

Elle rend néanmoins possibles des interactions qui seraient autrement plus difficiles.

Cette différence est fondamentale.

Étudier ne signifie pas seulement assister aux cours

Une expérience universitaire ne se déroule jamais exclusivement dans la salle de classe.

Elle suppose aussi de savoir comment une institution fonctionne.

À qui s’adresser.

Comment trouver une salle.

Comment lire un emploi du temps.

Comment accomplir une formalité.

Comment comprendre une information transmise rapidement.

Comment participer à une conversation avec d’autres étudiants.

Une grande partie de ces connaissances ne figure pas explicitement dans les programmes.

Elles s’acquièrent par la pratique.

Les pairs comme ressources

Les autres étudiants jouent alors un rôle essentiel.

Quelqu’un comprend une information avant les autres.

Une personne maîtrise mieux l’anglais.

Une autre commence à parler ukrainien avec plus d’aisance.

Une troisième connaît déjà une procédure.

Les informations circulent.

Les explications sont reformulées.

Les étudiants deviennent ponctuellement des ressources les uns pour les autres.

Ces mécanismes constituent une dimension peu visible de la mobilité internationale.

L’institution organise la formation.

Mais une partie de l’expérience quotidienne se construit horizontalement, entre étudiants.

La coexistence ne suffit pas à produire l’interculturalité

Une université accueillant des étudiants venus de nombreux pays peut se présenter comme internationale.

Mais la diversité statistique ne dit pas encore comment les personnes vivent ensemble.

Des groupes linguistiques peuvent rester séparés.

Des étudiants peuvent partager le même bâtiment sans véritablement se rencontrer.

Certains développent des réseaux locaux.

D’autres restent principalement avec des compatriotes.

Certaines relations dépassent rapidement la salle de classe.

D’autres restent fonctionnelles et temporaires.

L’interculturalité n’est donc pas une conséquence automatique de la présence de plusieurs nationalités.

Elle dépend des situations dans lesquelles des relations deviennent effectivement possibles.

La mobilité comme apprentissage relationnel

Étudier à l’étranger oblige également à interpréter des comportements.

La manière de s’adresser à un enseignant.

La relation à l’administration.

Les formes de ponctualité.

Les habitudes de travail.

Les manières d’exprimer un désaccord.

Les formes de sociabilité.

Ces éléments ne relèvent pas tous d’une culture nationale clairement définie.

Ils dépendent également des institutions, des générations, des personnalités et des circonstances.

Mais pour un nouvel arrivant, ils constituent autant de situations à apprendre.

La mobilité développe ainsi une attention particulière aux contextes.

Être mobile sans être immédiatement autonome

Le déplacement géographique peut être rapide.

L’autonomie ne l’est pas nécessairement.

On peut traverser plusieurs frontières en quelques heures et avoir ensuite besoin de plusieurs mois pour apprendre à agir avec assurance dans son nouvel environnement.

Cette différence entre déplacement et mobilité est importante.

Le voyage conduit physiquement quelque part.

La mobilité implique ensuite de construire des capacités à vivre, étudier et agir dans cet espace.

Des trajectoires qui ne commencent pas à Kyiv

Les étudiants internationaux n’arrivent pas sans histoire.

Chacun apporte avec lui une formation antérieure.

Des expériences professionnelles éventuelles.

Des langues.

Des relations familiales.

Des projets.

Des attentes.

Étudier à Kyiv constitue donc rarement le commencement absolu d’un parcours.

C’est plutôt un point de connexion entre différentes étapes.

Une formation obtenue ailleurs rencontre un nouveau système universitaire.

Une langue acquise auparavant rencontre l’ukrainien.

Un projet professionnel antérieur peut être modifié par une nouvelle spécialisation.

Des trajectoires qui ne se terminent pas non plus à Kyiv

De la même manière, la ville universitaire n’est pas nécessairement la destination finale.

Certains étudiants retourneront dans leur pays.

D’autres poursuivront leurs études ailleurs.

Certains construiront de nouvelles trajectoires professionnelles en Europe ou dans d’autres régions.

D’autres resteront liés à plusieurs territoires simultanément.

C’est dans ce sens que la mobilité étudiante peut devenir transnationale.

Elle relie des espaces plutôt qu’elle ne remplace simplement un pays par un autre.

Transnational ne signifie pas sans ancrage

Le terme « transnational » peut donner l’impression d’une circulation permanente et presque sans contraintes.

La réalité est différente.

Les mobilités dépendent de visas.

De ressources financières.

De décisions universitaires.

De compétences linguistiques.

De frontières.

De possibilités de logement.

De contextes politiques.

Un parcours transnational est donc à la fois circulation et contrainte.

Il relie plusieurs territoires, mais il dépend concrètement des conditions permettant de passer de l’un à l’autre.

Le rôle de l’université

L’université se trouve au centre de cette transition.

Elle accueille.

Enregistre.

Enseigne.

Évalue.

Oriente.

Mais elle fournit également un premier cadre dans lequel le nouvel environnement devient progressivement compréhensible.

Les cours préparatoires illustrent particulièrement cette fonction.

Ils ne transmettent pas uniquement une langue.

Ils constituent une première interface entre l’étudiant et le système universitaire dans lequel il souhaite entrer.

Une photographie de promotion comme archive

La photographie initialement associée à ce texte montrait les étudiants de cette promotion après l’achèvement de la formation linguistique.

Elle possède à ce titre une forte valeur documentaire.

Elle conserve la trace d’un groupe réuni à la fin d’une étape commune avant l’entrée dans les cursus universitaires.

Mais une photographie d’archive possède aussi sa propre histoire de production et de circulation.

Être destinataire d’une image ne signifie pas nécessairement en posséder les droits de republication.

Dans une bibliothèque éditoriale, la valeur historique d’un document et les conditions permettant de le publier doivent donc être distinguées.

Relire 2020 depuis le présent

La documentation universitaire de 2020 possède aujourd’hui une autre dimension.

Elle montre un moment où Kyiv accueillait une importante vie étudiante internationale dans des conditions profondément différentes de celles qui suivront l’invasion russe à grande échelle du 24 février 2022.

Cette connaissance du futur ne doit cependant pas effacer le sens que ces expériences avaient au moment où elles étaient vécues.

En septembre 2020, l’enjeu immédiat était celui de la formation.

Apprendre une langue.

Réussir une évaluation.

Entrer dans une spécialité.

Commencer une nouvelle année universitaire.

Construire un parcours.

C’est précisément cette normalité qui donne aujourd’hui à ces documents une partie de leur valeur historique.

Une archive devenue trajectoire

Avec le temps, une photographie de promotion, un certificat linguistique ou un article universitaire peuvent prendre un autre sens.

Ils ne documentent plus seulement un événement.

Ils deviennent des traces d’une trajectoire.

Ils permettent de reconstruire la succession des étapes.

L’arrivée.

La préparation linguistique.

L’admission.

Les études.

Les déplacements ultérieurs.

Ce changement d’échelle transforme aussi la manière de relire la mobilité universitaire.

Un moment qui semblait constituer une destination apparaît, quelques années plus tard, comme une étape parmi d’autres.

Conclusion

L’expérience d’une promotion d’étudiants internationaux à Kyiv en 2020 montre que la mobilité universitaire ne commence pas avec le premier cours de spécialité et ne se résume pas au diplôme final.

Elle commence souvent plus tôt.

Avec une langue encore inconnue.

Des démarches difficiles à comprendre.

Un environnement à déchiffrer.

Des personnes auxquelles il faut demander de l’aide.

Puis certains éléments deviennent progressivement familiers.

Une phrase comprise.

Une conversation possible.

Un examen réussi.

Une procédure effectuée seul.

Une nouvelle formation commencée.

Cette progression transforme la mobilité en apprentissage.

Elle concerne les connaissances académiques, mais aussi les langues, les relations, les institutions et la capacité à circuler entre plusieurs environnements.

Étudier à Kyiv en 2020 signifiait ainsi bien davantage que rejoindre une université située dans un autre pays.

Cela signifiait commencer à construire une trajectoire entre plusieurs langues, plusieurs territoires et plusieurs systèmes de références.

Une trajectoire dont le diplôme constitue une étape, mais jamais à lui seul toute l’histoire.


Note éditoriale — Cet article est issu d’un texte de Blaise Puala initialement publié sur Ciel-Bleu.org le 28 septembre 2020 à l’issue de sa formation préparatoire en langue ukrainienne à l’Université d’État des télécommunications de Kyiv – aujourd’hui Université d’État des technologies de l’information et de la communication. Il s’appuie sur une expérience directement vécue au sein d’une promotion internationale avant l’entrée dans les cursus universitaires. Le texte a été entièrement repris, vérifié et réédité pour la bibliothèque Kultur Insights afin d’en préserver la valeur documentaire tout en approfondissant l’analyse des relations entre apprentissage linguistique, mobilité universitaire et trajectoires transnationales.

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