Femme Vertueuse à Kinshasa : mode, formation et visibilité des savoir-faire féminins

Mains guidant un tissu sous l’aiguille d’une machine à coudre.

Un défilé de mode rend visibles des vêtements, des silhouettes et une mise en scène.

Il montre beaucoup moins facilement ce qui a précédé.

Les heures d’apprentissage.

Les gestes répétés.

Les erreurs.

La maîtrise progressive des matières.

Le passage d’une technique expliquée à une technique effectivement acquise.

À Kinshasa, la cinquième édition de « Femme Vertueuse », organisée dans le cadre des activités historiques de Ciel Bleu, permet d’observer cette relation entre la partie visible d’un événement culturel et le processus de formation qui la rend possible.

Douze jeunes femmes avaient suivi une formation auprès d’Alma Mode, maison de couture dirigée par la créatrice Alma Tshitshi.

Avant le gala organisé le 8 mars, elles avaient présenté publiquement le résultat de leur apprentissage.

La programmation associait ensuite défilé, prestations artistiques, remise de brevets et vente aux enchères.

Pris isolément, chacun de ces éléments peut sembler appartenir à un registre différent.

Formation.

Création.

Événement.

Reconnaissance.

Commerce.

Leur articulation constitue pourtant le véritable intérêt du dispositif.

Comment une pratique créative peut-elle relier apprentissage, présentation publique et reconnaissance de compétences ?

Avant le défilé, la formation

L’image publique de la mode privilégie souvent le résultat.

Un vêtement terminé.

Une collection.

Un mannequin.

Une scène.

Une photographie.

Mais derrière cette visibilité se trouve un ensemble de compétences qui doivent être acquises.

Mesurer.

Couper.

Assembler.

Coudre.

Corriger.

Comprendre une matière.

Maîtriser des outils.

Organiser les différentes étapes de réalisation.

La collaboration entre Ciel Bleu et Alma Mode plaçait cette dimension d’apprentissage en amont de l’événement.

Le défilé ne constituait donc pas le commencement du processus.

Il en rendait visible une partie.

Douze participantes et un processus collectif

Le texte publié en 2018 mentionnait douze jeunes femmes formées dans ce cadre.

Ce nombre permet de revenir à une échelle concrète.

Il ne s’agissait pas d’une politique générale de formation professionnelle ni d’un programme susceptible, à lui seul, de transformer les conditions économiques des femmes à Kinshasa.

Il s’agissait d’un groupe déterminé de participantes engagées dans un parcours de formation.

Cette précision est importante.

Elle empêche de transformer une expérience située en démonstration générale sur l’autonomisation des femmes.

Présenter ce qui a été appris

Avant la soirée principale, les participantes avaient pris part à une présentation publique de leur travail.

Cette étape produit un premier changement.

Une compétence acquise dans un cadre de formation devient observable par d’autres.

Le travail n’est plus seulement évalué entre formatrice et participante.

Il entre dans un espace public.

La présentation produit donc de la visibilité.

Mais être visible n’est pas encore être reconnu professionnellement.

Cette distinction doit être conservée.

Du travail invisible au travail présenté

Une grande partie du travail de formation est peu spectaculaire.

Répéter un geste.

Défaire une couture.

Recommencer.

Apprendre à mesurer.

Comprendre une coupe.

Corriger une erreur.

Ce sont pourtant ces opérations qui rendent le vêtement final possible.

L’événement public inverse momentanément cette relation.

Ce qui était produit dans l’atelier devient présentable.

Le résultat entre dans un espace où il peut être regardé, commenté et évalué.

Le défilé comme dispositif de visibilité

Le gala du 8 mars associait notamment différentes prestations artistiques à un défilé mettant en valeur les créations d’Alma Mode.

Le défilé possède ici une fonction particulière.

Il ne doit pas être interprété uniquement comme spectacle.

Il constitue également un dispositif de visibilité.

Les vêtements quittent l’espace de production.

Ils sont portés.

Mis en scène.

Présentés devant un public.

La pratique de couture entre ainsi dans une autre économie du regard.

Être visible par ce que l’on sait faire

Cette question devient particulièrement intéressante lorsque la visibilité concerne de jeunes femmes inscrites dans un dispositif de formation.

Il existe de nombreuses manières de rendre quelqu’un visible.

Comme bénéficiaire.

Comme participante.

Comme personne en difficulté.

Comme symbole d’une cause.

Ici, une autre possibilité apparaît.

La participante devient visible à travers un savoir-faire qu’elle a développé.

Ce déplacement est essentiel.

La reconnaissance ne porte pas uniquement sur sa présence.

Elle porte sur ce qu’elle est capable de produire.

Ne pas confondre visibilité et autonomie

Cette dimension ne doit cependant pas être exagérée.

Participer à une formation et présenter un travail ne suffit pas à produire automatiquement une autonomie économique.

Nous ne disposons pas ici d’éléments permettant d’affirmer que les douze participantes ont ensuite trouvé un emploi, créé une activité ou construit une carrière dans la mode.

Le dispositif documente une étape.

Formation.

Présentation.

Reconnaissance.

Il ne documente pas l’ensemble des trajectoires qui ont suivi.

Cette limite fait partie de l’analyse.

Que signifie le brevet ?

La remise de brevets constitue une autre étape du dispositif.

Le terme doit être interprété avec précision.

À partir de la documentation disponible, il serait excessif de présenter ces brevets comme des diplômes professionnels bénéficiant d’une reconnaissance publique ou académique déterminée.

Ils attestent avant tout, dans le cadre du projet, l’accomplissement d’un parcours de formation.

Leur fonction est néanmoins intéressante.

Ils donnent une forme matérialisée à l’apprentissage effectué.

Montrer et attester

Le défilé et le brevet n’exercent donc pas la même fonction.

Le premier montre.

Le second atteste.

Le défilé place les productions devant un public.

Le brevet formalise l’achèvement d’une formation dans le cadre du dispositif.

Cette différence permet de distinguer plusieurs niveaux de reconnaissance.

Une compétence peut être observée.

Elle peut être appréciée.

Elle peut également faire l’objet d’une attestation.

Ces opérations ne sont pas interchangeables.

La vente introduit une autre logique

La présence d’une vente aux enchères après le défilé ajoute encore une autre dimension.

Le vêtement n’est plus seulement produit et présenté.

Il peut entrer dans une relation économique.

Même ponctuelle, cette étape montre comment plusieurs régimes de valeur peuvent se succéder.

Valeur d’apprentissage.

Valeur esthétique.

Valeur publique.

Valeur marchande.

Une même création peut circuler entre ces différents espaces.

Un dispositif plus complexe qu’un événement

Vu de l’extérieur, « Femme Vertueuse » pouvait apparaître comme une soirée culturelle mêlant mode, performances et cérémonie.

Relu à partir de son fonctionnement, l’événement apparaît comme la partie visible d’un système plus large.

Une organisation culturelle.

Une maison de couture.

Des participantes.

Un processus de formation.

Une présentation publique.

Une cérémonie de reconnaissance.

Un défilé.

Une possibilité de circulation économique des créations.

C’est la relation entre ces éléments qui constitue le véritable objet d’analyse.

Le rôle d’Alma Mode

Alma Mode occupe dans ce dispositif une position essentielle.

La maison de couture n’apporte pas seulement des vêtements à présenter pendant un événement.

Elle intervient dans la transmission.

Cette distinction change la nature de la collaboration.

Une structure culturelle et une structure de pratique professionnelle mettent en relation leurs fonctions respectives.

L’une organise un cadre de visibilité et un projet.

L’autre apporte une compétence liée à la couture et à la formation.

Le dispositif dépend précisément de cette complémentarité.

Ciel Bleu comme organisateur d’interfaces

L’expérience permet également de relire le rôle historique de Ciel Bleu.

Dans ce cas, l’organisation ne produit pas elle-même l’ensemble des compétences nécessaires.

Elle met en relation plusieurs éléments.

Une structure de formation.

Des participantes.

Une scène.

Un public.

Des pratiques artistiques.

Des formes de reconnaissance.

Cette fonction d’intermédiation est importante.

L’action culturelle ne consiste pas nécessairement à produire soi-même chaque contenu.

Elle peut aussi consister à construire les conditions permettant à plusieurs acteurs d’entrer dans un même dispositif.

La mode comme espace de médiation

C’est à ce niveau que la mode peut être considérée comme un espace de médiation sociale.

Non parce que le vêtement posséderait automatiquement une fonction sociale particulière.

Mais parce qu’il devient ici le point autour duquel plusieurs relations sont organisées.

Entre formatrice et participante.

Entre apprentissage et production.

Entre atelier et scène.

Entre compétence et public.

Entre création et reconnaissance.

La médiation se trouve donc dans les relations construites autour de la pratique.

Une scène ne suffit pas

Il serait facile de survaloriser le défilé.

La scène possède une force visuelle.

Elle attire l’attention.

Elle produit des images.

Elle donne l’impression que l’essentiel du projet s’y déroule.

Mais sans formation, la scène perd une grande partie de son sens dans ce cas précis.

Le dispositif devient intéressant parce qu’il articule un temps peu visible d’apprentissage à un temps fortement visible de présentation.

La reconnaissance possède plusieurs niveaux

Cette expérience invite aussi à préciser ce que signifie reconnaître une compétence.

La reconnaissance peut venir d’une formatrice.

D’un groupe.

D’un public.

D’un certificat délivré dans le cadre d’un programme.

D’un client.

D’un employeur.

D’une institution officiellement compétente.

Ces formes n’ont pas toutes la même portée.

« Femme Vertueuse » en combine certaines, mais pas toutes.

Il faut donc éviter de transformer une reconnaissance événementielle ou formative en certification professionnelle que la documentation ne permet pas d’établir.

Femmes, compétences et représentation publique

Le projet était explicitement consacré à la valorisation des femmes et des initiatives féminines.

Cette orientation donne au dispositif une dimension particulière.

Mais la question la plus intéressante n’est peut-être pas simplement :

comment rendre les femmes visibles ?

Elle est plutôt :

à travers quoi sont-elles rendues visibles ?

Dans ce cas, la réponse passe en partie par l’apprentissage, la production et la présentation d’un savoir-faire.

Cette différence est importante.

Elle déplace le regard d’une visibilité fondée uniquement sur une catégorie sociale vers une visibilité liée à une capacité.

Ne pas idéaliser l’entrepreneuriat

Le texte historique associait également l’événement à la promotion de l’entrepreneuriat féminin.

Cette ambition doit être replacée dans son contexte.

Apprendre la couture peut constituer une ressource professionnelle.

Présenter des créations peut ouvrir des possibilités.

Participer à une vente peut introduire une dimension commerciale.

Mais l’entrepreneuriat suppose beaucoup d’autres conditions.

Capital.

Accès au marché.

Équipement.

Réseaux.

Gestion.

Clientèle.

Continuité de l’activité.

Le dispositif peut donc être lu comme une mise en capacité et en visibilité, sans prétendre qu’il produisait mécaniquement des entrepreneures.

Une archive de l’écosystème culturel de Kinshasa

Relu plusieurs années plus tard, le document possède également une valeur historique.

Il conserve la trace d’une collaboration entre une organisation culturelle et une maison de couture à Kinshasa.

Il montre comment, à cette période, création, formation, événementiel et promotion sociale pouvaient être réunis au sein d’un même projet.

Cette archive permet ainsi d’observer un fragment de l’écosystème culturel local depuis ses dispositifs concrets.

De l’ancien discours promotionnel à l’analyse

Le langage utilisé en 2018 appartenait à une autre étape de Ciel Bleu.

Il mettait fortement en avant la promotion de la femme, l’entrepreneuriat, la confiance en soi et l’ambition du projet.

Ces éléments font partie de son histoire.

La réédition actuelle ne cherche pas à les supprimer.

Elle les replace dans une lecture plus précise.

Que savons-nous effectivement ?

Douze jeunes femmes ont été formées.

Leurs travaux ont été publiquement présentés.

Des brevets ont été remis.

Un défilé a eu lieu.

Des créations ont accédé à un espace public et, pour certaines, à une logique de vente.

À partir de ces éléments, l’analyse peut être construite sans attribuer au dispositif des effets que nous ne pouvons pas documenter.

Conclusion

La cinquième édition de « Femme Vertueuse » montre qu’un événement de mode peut être analysé autrement qu’à travers son seul spectacle.

Derrière le défilé se trouve un processus.

Apprendre.

Produire.

Présenter.

Attester.

Mettre éventuellement en circulation.

Ces étapes n’ont pas la même fonction.

Mais leur articulation construit un dispositif dans lequel des savoir-faire acquis dans un espace de formation peuvent devenir publiquement perceptibles.

La mode agit ici moins comme objet esthétique autonome que comme espace de relation entre formation, création et visibilité.

Elle ne garantit pas une carrière.

Elle ne produit pas automatiquement l’autonomie économique.

Elle ne permet pas, à elle seule, de reconstruire la trajectoire ultérieure des participantes.

Mais elle crée un passage.

Du geste appris au travail présenté.

De l’atelier à la scène.

De la compétence peu visible à une forme de reconnaissance publique.

C’est dans ce passage que réside aujourd’hui l’intérêt principal de cette archive pour Kultur Insights.


Note éditoriale — Cet article est issu d’un texte de Blaise Puala initialement publié sur Ciel-Bleu.org le 30 octobre 2018 à propos de la cinquième édition de « Femme Vertueuse », développée à Kinshasa dans le cadre des activités historiques de Ciel Bleu en collaboration avec la maison de couture Alma Mode. Il a été entièrement repris, vérifié et réédité pour la bibliothèque Kultur Insights afin de préserver sa valeur documentaire tout en recentrant l’analyse sur les relations entre formation, création, visibilité des savoir-faire et reconnaissance dans un dispositif culturel.

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