Dein Song für EINE WELT! : création musicale, participation des jeunes et récits sur le monde

Personne écrivant des notes musicales à côté d’une guitare acoustique.

En avril 2019, Ciel-Bleu.org relayait un appel destiné aux jeunes auteurs, autrices et musiciens dans le cadre du concours allemand « Dein Song für EINE WELT! ».

Créé en 2015 comme mesure associée au concours scolaire allemand consacré aux questions de développement global, le Song Contest est mis en œuvre par Engagement Global pour le compte du ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement.

Son principe est relativement simple.

Des jeunes écrivent et composent leurs propres chansons autour de questions globales.

Justice sociale.

Paix.

Droits humains.

Climat.

Inégalités.

Développement durable.

Mais derrière cette apparente simplicité se trouve un dispositif plus complexe.

Il ne demande pas seulement aux participants de connaître ou de discuter un sujet.

Il leur demande de le transformer en une production culturelle susceptible d’être entendue, évaluée, sélectionnée et diffusée.

Relu aujourd’hui, l’ancien appel à candidatures devient ainsi le point de départ d’une autre question :

que se passe-t-il lorsqu’un dispositif éducatif invite des jeunes non seulement à réfléchir au monde, mais à produire eux-mêmes des récits sur celui-ci ?

De l’enjeu global à la chanson

Transformer une question sociale ou politique en chanson ne consiste pas simplement à ajouter de la musique à un contenu pédagogique.

Il faut choisir un sujet.

Déterminer un angle.

Écrire un texte.

Construire des images.

Trouver un rythme.

Composer une mélodie.

Décider depuis quelle position on souhaite parler.

Une question complexe est ainsi transformée en forme culturelle.

Cette opération constitue déjà une médiation.

Le participant ne restitue pas seulement une information.

Il la sélectionne, l’interprète et la reformule.

La musique devient alors un moyen de produire une représentation du monde.

De l’apprentissage à la prise de parole

Le concours s’inscrit dans un environnement éducatif consacré aux questions de développement global.

Mais son fonctionnement introduit un déplacement important.

Dans un dispositif pédagogique classique, l’élève ou le jeune participant reçoit souvent un contenu qu’il doit comprendre, discuter ou restituer.

Ici, il doit également produire quelque chose.

Un texte.

Une musique.

Une position.

La personne n’est donc plus uniquement destinataire d’un discours éducatif.

Elle devient auteur d’une proposition destinée à être rendue publique.

Cette transformation de la réception en production constitue l’un des intérêts principaux du dispositif.

La création comme méthode d’appropriation

Écrire une chanson oblige à effectuer des choix.

Tous les aspects d’un sujet ne peuvent pas être conservés.

Il faut réduire.

Hiérarchiser.

Choisir des mots.

Construire une relation avec l’auditeur.

Déterminer ce que l’on veut rendre visible.

La création devient ainsi une méthode particulière d’appropriation.

Elle ne remplace ni la connaissance historique, ni l’analyse politique, ni les apprentissages nécessaires à la compréhension d’un problème.

Elle produit autre chose.

Une interprétation.

Une voix.

Une forme partageable.

Une troisième édition largement ouverte

L’édition 2019/2020 constituait la troisième édition du Song Contest.

Près de 500 contributions ont été déposées par plus de 2 500 enfants et jeunes.

La participation ne se limitait pas au territoire allemand : le dispositif accueillait également des contributions issues de différents contextes internationaux et prévoyait notamment des distinctions spécifiques pour des contributions liées à l’Afrique et à l’Amérique latine.

Cette dimension modifie la lecture du concours.

Les enjeux qualifiés de « globaux » ne sont plus uniquement abordés par de jeunes participants vivant en Allemagne.

Des perspectives produites depuis d’autres environnements peuvent également entrer dans le dispositif.

Des perspectives multiples dans un cadre commun

Cette ouverture ne signifie cependant pas que toutes les prises de parole existent indépendamment de l’institution.

Le concours définit un cadre.

Des conditions de participation.

Une tranche d’âge.

Des critères.

Des modalités de dépôt.

Des étapes de sélection.

Des catégories de prix.

Une organisation de la visibilité.

Les participants produisent donc librement leurs chansons, mais cette liberté s’exerce à l’intérieur d’une architecture préexistante.

Cette distinction est essentielle.

Un dispositif participatif n’est jamais un espace sans structure.

Qui définit ce qu’est un sujet global ?

Cette architecture pose également une question de cadrage.

L’institution invite les jeunes à parler de questions globales.

Mais la définition de ce qui entre dans cette catégorie n’est pas neutre.

Les thèmes proposés sont liés au champ du développement global, à la justice, à la durabilité et aux relations entre sociétés.

Les participants disposent ensuite d’une marge importante d’interprétation.

Le concours combine donc deux opérations.

Une institution construit l’espace problématique.

Les participants y produisent leurs propres réponses.

Produire un récit plutôt qu’illustrer un thème

Une chanson ne constitue pas seulement l’illustration musicale d’un thème.

Elle organise une perspective.

Quels événements sont mentionnés ?

Qui parle ?

À qui ?

Quels mots sont choisis ?

Quelles émotions sont mobilisées ?

Quel avenir est imaginé ?

Chaque morceau construit ainsi une relation particulière entre son auteur, un problème et un public.

C’est dans ce sens que les chansons deviennent des récits.

Elles proposent une manière de rendre le monde intelligible.

« Molotov zum Blumenstrauß »

Le morceau « Molotov zum Blumenstrauß » du duo Byrd & Ward a remporté l’édition 2019/2020.

Les organisateurs le présentaient comme un appel à une coexistence pacifique et comme une interpellation adressée notamment à la génération précédente.

Son intérêt, dans le cadre du concours, ne réside pas seulement dans sa qualité musicale.

Le morceau montre comment des participants peuvent mobiliser le langage musical pour articuler des préoccupations sociales et politiques à partir de leur propre position.

La chanson devient une prise de parole.

Une pluralité plutôt qu’un message unique

Le concours ne produit donc pas un seul discours sur « le monde ».

Les participants parlent de sujets différents.

Avec des styles différents.

Depuis des situations différentes.

Avec des références différentes.

Le dispositif rassemble ces productions sous une même architecture institutionnelle, mais il ne les rend pas identiques.

Cette pluralité constitue une partie importante de son intérêt.

Créer ne suffit pas à devenir visible

Une fois les chansons déposées, une autre phase commence.

La sélection.

Tous les morceaux ne bénéficient pas de la même circulation.

Des jurys évaluent les contributions.

Certaines accèdent aux étapes suivantes.

Certaines sont retenues pour une production professionnelle.

Quelques-unes obtiennent des prix particuliers.

La participation est donc large, mais la visibilité est nécessairement différenciée.

De la chanson domestique au studio

Pour les morceaux sélectionnés, le passage vers une production professionnelle transforme considérablement leur statut.

Un morceau peut avoir été composé dans une chambre.

Dans une école.

Avec des amis.

Avec des moyens techniques très limités.

Lorsqu’il est sélectionné, il entre dans une autre chaîne.

Création → sélection → accompagnement → production → diffusion.

La chanson n’est plus seulement une expression personnelle.

Elle devient un objet produit pour circuler davantage.

L’EINE WELT-Album comme infrastructure de visibilité

Les morceaux sélectionnés lors de l’édition 2019/2020 ont notamment été réunis dans l’EINE WELT-Album Vol. 3.

Cette étape montre que le concours ne se contente pas d’ouvrir un espace de participation.

Il organise également une infrastructure de circulation.

Jury.

Coaching.

Studio.

Album.

Finale.

Communication.

Ces éléments déterminent en partie quelles productions acquièrent une visibilité plus importante.

La visibilité culturelle apparaît donc comme quelque chose qui se construit.

Participation et sélection ne sont pas contradictoires

Il serait toutefois trop simple d’opposer participation et institution.

Le fait qu’un concours possède des règles et sélectionne certains morceaux ne signifie pas que la participation soit fictive.

Inversement, permettre à de nombreux jeunes de déposer une chanson ne signifie pas que toutes les expressions bénéficient du même niveau de reconnaissance.

Les deux dimensions existent simultanément.

L’espace est ouvert à la production.

Mais il reste structuré par des mécanismes de sélection.

Une institution qui ne produit pas directement tous les contenus

Cette configuration transforme le rôle institutionnel.

Engagement Global n’écrit pas les chansons à la place des participants.

L’organisation crée le dispositif dans lequel elles peuvent être produites, déposées, évaluées et valorisées.

Elle organise donc moins le contenu des récits que leurs conditions de production et de circulation.

Cette fonction est importante pour comprendre certaines politiques contemporaines de participation.

L’institution devient une infrastructure de mise en capacité et de visibilité.

La participation comme politique éducative

Le Song Contest permet ainsi d’observer une forme particulière de politique éducative.

Il ne s’agit pas seulement d’expliquer aux jeunes certains enjeux internationaux.

Il s’agit de leur proposer une forme à travers laquelle ils doivent eux-mêmes les interpréter.

La participation n’est donc pas extérieure à l’apprentissage.

Elle constitue l’une de ses méthodes.

Le participant apprend également en produisant.

Donner la parole ne suffit pas à effacer les asymétries

Il faut néanmoins conserver une lecture critique.

Inviter des jeunes à s’exprimer ne supprime pas automatiquement les asymétries entre institution et participants.

L’une organise.

Les autres répondent à l’invitation.

L’une définit les règles générales.

Les autres créent à l’intérieur de celles-ci.

Des jurys déterminent ensuite certaines formes de reconnaissance.

La participation ne signifie donc pas disparition du pouvoir institutionnel.

Elle en modifie la manière d’opérer.

Lorsque les perspectives viennent de plusieurs territoires

Cette question devient particulièrement intéressante lorsqu’un dispositif allemand accueille des contributions provenant de plusieurs contextes géographiques.

Qui raconte les enjeux globaux ?

Depuis quelle position ?

Pour quel public ?

Dans quelle langue ?

À l’intérieur de quelle architecture institutionnelle ?

La dimension internationale ne doit donc pas être réduite au simple nombre de pays représentés.

Elle pose une question de circulation des perspectives.

Une institution publique au croisement de plusieurs champs

Le concours se situe à l’intersection de plusieurs domaines.

Éducation.

Politique de développement.

Création artistique.

Participation des jeunes.

Communication.

Production culturelle.

Cette position hybride explique son intérêt.

Il ne s’agit ni d’un concours musical classique, ni uniquement d’un outil pédagogique.

Il utilise une pratique artistique pour organiser un processus de réflexion, de production et de visibilité.

Relire un appel expiré

L’article de Ciel-Bleu.org avait initialement une fonction pratique.

Informer des lecteurs qu’une possibilité de participation existait.

Cette fonction a disparu avec la clôture de l’appel.

Mais le document n’est pas devenu inutile.

Il change de statut.

Ce qui était une actualité peut devenir une source permettant d’observer un dispositif institutionnel et une conception particulière de la participation.

Cette transformation constitue précisément l’un des intérêts du travail d’archive éditoriale.

De l’information à l’analyse

La reprise du texte dans Kultur Insights ne consiste donc pas à republier un ancien appel.

Elle déplace la question.

En 2019 :

comment participer ?

Aujourd’hui :

qu’organise réellement ce type de concours lorsqu’il invite des jeunes à transformer des enjeux globaux en productions culturelles ?

Ce changement de perspective permet de préserver le document sans maintenir artificiellement son ancienne fonction.

Conclusion

« Dein Song für EINE WELT! » montre qu’un dispositif éducatif peut utiliser la création artistique non seulement pour transmettre des thèmes, mais pour organiser des prises de parole.

Les jeunes participants ne sont pas seulement invités à apprendre.

Ils doivent sélectionner un enjeu.

L’interpréter.

Le transformer en texte.

Le mettre en musique.

L’adresser à un public.

Certains de ces récits entrent ensuite dans une infrastructure de sélection, de production professionnelle et de diffusion.

Le concours articule donc plusieurs opérations :

apprendre, interpréter, créer, sélectionner, produire et faire circuler.

C’est cette articulation qui lui donne son intérêt pour Kultur Insights.

L’ancien appel publié en 2019 ne documente plus seulement une opportunité aujourd’hui terminée.

Il permet désormais d’interroger la manière dont une institution publique peut construire un cadre dans lequel des jeunes deviennent producteurs de récits sur les enjeux du monde — tout en continuant à organiser les conditions dans lesquelles ces récits accèdent à la visibilité.


Note éditoriale — Cet article est issu d’un appel à candidatures relayé sur Ciel-Bleu.org le 18 avril 2019 à l’occasion de la troisième édition du concours « Dein Song für EINE WELT! », organisé par Engagement Global pour le compte du ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement. Il a été entièrement repris, vérifié et réédité pour la bibliothèque Kultur Insights afin de transformer une information initialement liée à une échéance en une analyse des relations entre création musicale, participation des jeunes, dispositifs éducatifs et production de visibilité.

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