Élections européennes 2024 à Freiburg : communication civique, traduction et visibilité dans l’espace public

Blaise Puala tenant une pancarte #DemokratieVereint lors d’une campagne citoyenne à Freiburg en 2024.

Élections européennes 2024 à Freiburg : communication civique, traduction et visibilité dans l’espace public

Par Blaise Puala / 7 juin 2024

Une élection ne se déroule pas uniquement dans l’isoloir.

Avant le vote, un ensemble de dispositifs doit permettre aux citoyens de savoir qu’un scrutin aura lieu, de comprendre quand et comment participer, d’identifier les règles applicables et d’accéder aux informations nécessaires.

Affiches, sites institutionnels, campagnes audiovisuelles, réseaux sociaux, brochures, signalétiques et relais associatifs participent à cette infrastructure de communication.

Les élections européennes de juin 2024 offrent un terrain particulièrement intéressant pour observer cette dimension.

À l’échelle de l’Union européenne, la participation électorale devait être rendue intelligible dans plusieurs contextes nationaux, linguistiques et institutionnels.

La question n’est donc pas seulement : comment encourager les citoyens à voter ?

Elle est aussi : comment une institution rend-elle la possibilité même de participer visible, compréhensible et accessible dans un espace politique multilingue ?

Avant le vote, rendre le scrutin perceptible

L’acte électoral est ponctuel.

La communication qui le précède s’étend, elle, sur plusieurs semaines ou plusieurs mois.

Pour qu’un scrutin entre dans l’attention publique, sa présence doit être produite.

Une date doit circuler.

Des règles doivent être expliquées.

Des supports doivent être conçus.

Des messages doivent apparaître dans les espaces fréquentés par les citoyens.

Cette phase préalable peut sembler extérieure au fonctionnement démocratique lui-même.

Elle en constitue pourtant une condition pratique.

Une possibilité de participation qui reste difficile à identifier, à comprendre ou à situer dans le temps ne possède pas la même accessibilité qu’une possibilité clairement documentée.

La visibilité électorale ne remplace donc pas le droit de vote.

Elle contribue à rendre son exercice perceptible.

La communication institutionnelle comme infrastructure

À l’occasion des élections européennes de 2024, les institutions européennes ont déployé différents dispositifs d’information et de communication destinés à faire connaître le scrutin et à encourager la participation.

Ces dispositifs comprenaient notamment communication audiovisuelle, campagnes numériques, partenariats, initiatives communautaires et informations pratiques sur les modalités de vote.

Il est utile de les considérer non seulement comme des campagnes de communication, mais comme une infrastructure.

Une infrastructure organise des conditions.

Dans ce cas, elle doit permettre à une information électorale de circuler entre institutions, médias, organisations, plateformes et citoyens.

Elle relie plusieurs espaces qui ne fonctionnent pas nécessairement selon les mêmes logiques.

Un site institutionnel ne touche pas un public de la même manière qu’une affiche.

Une vidéo ne produit pas la même relation qu’une brochure explicative.

Un réseau associatif ne diffuse pas un message selon les mêmes modalités qu’une plateforme numérique.

La visibilité électorale résulte ainsi de la combinaison de plusieurs supports.

Informer n’est pas convaincre politiquement

Une distinction est essentielle.

La communication institutionnelle sur la participation ne doit pas être confondue avec la communication partisane.

Un parti ou un candidat cherche à convaincre les électeurs de soutenir une orientation politique particulière.

Une campagne institutionnelle consacrée à la participation cherche, en principe, à informer sur le scrutin ou à encourager l’exercice du droit de vote sans indiquer quel choix politique devrait être effectué.

Cette différence est importante pour l’analyse.

Elle montre que la visibilité politique n’est pas produite uniquement par les partis, les candidats ou leurs campagnes.

Les institutions électorales et publiques construisent elles aussi un environnement informationnel autour du scrutin.

La démocratie possède donc également une infrastructure de communication non partisane.

La traduction comme condition pratique de participation

Cette infrastructure devient particulièrement visible dans un espace multilingue.

L’Union européenne ne dispose pas d’un seul public linguistique.

Les citoyens reçoivent, lisent et interprètent les informations à travers des langues différentes.

La traduction devient alors une composante concrète de l’accès à l’information électorale.

Elle ne consiste pas seulement à remplacer des mots d’une langue par ceux d’une autre.

Il faut aussi adapter des explications à des contextes institutionnels différents.

Les modalités de vote peuvent varier selon les pays.

Les dates peuvent différer.

Les conditions administratives ne sont pas nécessairement identiques.

Une communication européenne doit donc articuler un cadre commun avec des situations nationales particulières.

La traduction électorale est ainsi à la fois linguistique et contextuelle.

Une même élection, plusieurs contextes nationaux

Les élections européennes permettent précisément d’observer cette tension entre unité et pluralité.

Les citoyens élisent les membres d’une même institution européenne.

Mais l’organisation concrète du vote reste largement inscrite dans les systèmes nationaux.

Les informations destinées aux électeurs doivent donc permettre de comprendre à la fois le caractère européen du scrutin et les règles applicables dans le pays où le vote est exercé.

Cette articulation est particulièrement importante pour les citoyens européens vivant dans un autre État membre.

Leur situation montre que le territoire de résidence, la nationalité et les modalités administratives de participation peuvent ne pas se superposer simplement.

L’accès à une information précise devient alors une composante importante de l’exercice effectif du droit électoral.

La mobilité européenne produit de nouveaux besoins d’information

La mobilité à l’intérieur de l’Union européenne rend cette question encore plus visible.

Des citoyens résident, travaillent ou étudient dans un État membre différent de celui dont ils possèdent la nationalité.

Une élection européenne doit donc pouvoir être expliquée à des publics qui ne correspondent pas nécessairement au modèle simple d’un citoyen vivant dans son pays d’origine et recevant toute l’information dans une seule langue nationale.

Cette réalité transforme les besoins de communication.

Il faut expliquer les procédures.

Rendre les informations accessibles.

Indiquer les éventuelles démarches d’inscription.

Clarifier les possibilités de vote.

La circulation des personnes produit ainsi une nécessité parallèle : celle de faire circuler correctement les informations civiques.

#DemokratieVereint : rendre l’engagement visible à Freiburg

À Freiburg, cette relation entre participation civique, communication et espace public prenait une forme particulièrement concrète au printemps 2024.

Dans le prolongement des mobilisations locales en faveur de la démocratie, l’initiative #DemokratieVereint développait plusieurs formes d’action associant rencontre, participation citoyenne et communication publique.

Parmi elles figurait une campagne photographique réalisée avec le photographe Peter Herrmann, en coopération avec la VAG Freiburg et la Ville de Freiburg.

Des habitants volontaires étaient invités à prêter leur visage à cette mobilisation.

Les portraits produits dans ce cadre ont ensuite circulé dans les tramways et les bus du réseau de transports publics de Freiburg.

L’auteur de cet article a participé à cette action.

Ce dispositif permet d’observer concrètement ce que signifie rendre une valeur politique visible dans l’espace quotidien.

La communication civique ne se situait plus uniquement sur une affiche électorale ou un site institutionnel : elle entrait dans les transports utilisés chaque jour par les habitants et associait des visages individuels à une prise de position publique en faveur de la démocratie.

La ville et son réseau de transport devenaient ainsi, temporairement, des supports de médiation civique.

Ce terrain montre également que la visibilité démocratique ne relève pas uniquement des institutions ou des partis.

Des initiatives issues de la société civile peuvent elles aussi produire des dispositifs de présence publique, en mobilisant photographie, témoignage, transport urbain et circulation des images.

L’espace public ne se limite plus à la rue

La notion d’espace public doit également être élargie.

Une affiche placée dans une ville constitue une forme traditionnelle de présence électorale.

Mais une campagne contemporaine circule simultanément dans d’autres environnements.

Réseaux sociaux.

Sites institutionnels.

Applications.

Services de vidéo.

Médias.

Écrans numériques.

Espaces associatifs.

L’espace dans lequel une élection devient visible est donc à la fois physique et numérique.

Ces espaces ne sont pas interchangeables.

Une affiche peut être rencontrée sans recherche préalable.

Un site internet suppose généralement une démarche plus active.

Une vidéo diffusée sur une plateforme dépend de logiques de distribution techniques.

Un message relayé par une association s’inscrit dans une relation de confiance différente.

La communication civique contemporaine repose ainsi sur une combinaison de régimes de visibilité.

Voir une campagne ne signifie pas comprendre une élection

Cette distinction est importante.

La visibilité ne garantit pas automatiquement l’information.

Un message peut être très visible mais transmettre peu de contenu pratique.

À l’inverse, une information juridiquement très précise peut rester difficile d’accès ou de compréhension.

L’efficacité d’une communication civique ne peut donc pas être évaluée uniquement par son exposition.

Il faut également observer sa lisibilité.

Le message est-il compréhensible ?

Permet-il d’identifier l’action attendue ?

Donne-t-il accès à des informations supplémentaires ?

Est-il disponible dans une langue accessible au public concerné ?

Cette question déplace l’analyse de la simple visibilité vers l’accessibilité informationnelle.

La concurrence pour l’attention

Les communications électorales circulent par ailleurs dans des environnements déjà saturés.

Une affiche électorale apparaît parmi des publicités, des panneaux commerciaux, des annonces culturelles et de nombreuses autres sollicitations.

Sur les plateformes numériques, les messages institutionnels côtoient informations, divertissement, contenus commerciaux, prises de position politiques et communications personnelles.

La participation civique entre ainsi dans une économie générale de l’attention.

Cela ne signifie pas que la démocratie devienne un produit publicitaire.

Cela signifie que les informations démocratiques doivent elles aussi parvenir à être identifiables dans des environnements où de nombreux contenus cherchent simultanément à être vus.

La question graphique et éditoriale prend alors une importance particulière.

Une image de la démocratie est aussi produite

Toute campagne institutionnelle possède également une dimension de représentation.

Le choix des images, des slogans, des couleurs, des personnes montrées et des situations représentées participe à produire une certaine image de la démocratie.

Est-elle présentée principalement comme un droit ?

Comme une responsabilité ?

Comme un héritage ?

Comme une pratique collective ?

Comme un choix individuel ?

Les dispositifs de communication ne se contentent donc pas d’indiquer qu’une élection existe.

Ils donnent également une forme visuelle et narrative à l’idée de participation.

Cela mérite d’être analysé sans confondre communication institutionnelle et réalité démocratique elle-même.

La représentation de la participation reste une représentation.

Les relais civiques élargissent la circulation

La communication ne vient pas uniquement des institutions.

Associations, organisations de la société civile, médias, entreprises, réseaux professionnels et communautés locales peuvent également relayer des informations ou développer leurs propres initiatives autour d’un scrutin.

Cette pluralité augmente les voies par lesquelles l’information peut atteindre différents publics.

Elle introduit aussi plusieurs niveaux de médiation.

Un message institutionnel peut être repris par une organisation.

Traduit.

Reformulé.

Contextualisé.

Adapté à un réseau particulier.

La circulation de l’information civique devient alors un processus distribué.

La participation ne se réduit pas à la visibilité

Il faut cependant maintenir une limite importante.

Une campagne visible ne produit pas automatiquement de participation.

Une affiche ne garantit pas qu’une personne votera.

Une traduction ne supprime pas tous les obstacles à l’exercice d’un droit.

Une campagne numérique ne permet pas de conclure à elle seule que les citoyens se sentent représentés ou engagés.

Les déterminants de la participation électorale sont multiples.

La communication n’en constitue qu’une dimension.

L’intérêt analytique de ces dispositifs réside donc moins dans la promesse d’un effet automatique que dans les conditions d’accès qu’ils cherchent à créer.

De la visibilité à l’accessibilité

Cette distinction permet de préciser le rôle de la communication civique.

Son objectif ne devrait pas seulement être de rendre une élection visible.

Il devrait être de rendre la participation suffisamment intelligible pour que les citoyens puissent comprendre les choix et les procédures qui leur sont proposés.

La visibilité constitue un premier niveau.

L’accessibilité en constitue un second.

Elle suppose que l’information puisse être trouvée, lue et comprise.

La traduction, la clarté éditoriale, l’adaptation aux différents supports et l’explication des procédures deviennent alors des composantes du dispositif démocratique.

L’espace public comme infrastructure de médiation

Les élections européennes de 2024 offrent ainsi un terrain pour penser l’espace public non seulement comme lieu de confrontation politique, mais aussi comme infrastructure de médiation.

Des messages y circulent.

Des droits y sont expliqués.

Des procédures y deviennent perceptibles.

Différents acteurs y interviennent.

Plusieurs langues y coexistent.

Cette infrastructure reste imparfaite et inégalement accessible.

Mais elle rappelle que la participation démocratique possède aussi des conditions matérielles et communicationnelles.

Avant qu’un citoyen puisse exercer un choix, il doit notamment pouvoir identifier qu’un choix lui est proposé et comprendre les modalités permettant de l’exercer.

Conclusion

Les élections européennes de 2024 montrent que la participation électorale ne commence pas uniquement au moment où un bulletin est déposé dans une urne.

Elle est précédée par une infrastructure de communication.

Dates, procédures, campagnes, traductions, sites, affiches et relais civiques contribuent à rendre le scrutin perceptible dans différents espaces.

Cette visibilité ne garantit ni la participation ni la qualité du débat démocratique.

Elle constitue cependant une condition importante d’accès à l’information.

Dans un espace européen marqué par la mobilité, la pluralité linguistique et la coexistence de plusieurs systèmes nationaux, cette fonction de médiation prend une importance particulière.

L’expérience de #DemokratieVereint à Freiburg montre en outre comment cette médiation peut prendre une forme très locale : des citoyens prêtent leur visage à une campagne, leurs portraits circulent dans les transports publics et l’espace urbain devient temporairement un support de présence civique.

L’analyse peut alors quitter l’idée très générale d’une « démocratie visible » pour poser des questions plus précises :

Qui reçoit l’information ? Dans quelle langue ? Par quel support ? Dans quel contexte ? Et avec quel niveau d’accessibilité ?

Ce sont ces conditions concrètes qui permettent de comprendre comment la participation électorale et l’engagement civique acquièrent une présence dans l’espace public contemporain.


Note éditoriale — Cet article est issu d’un texte de Blaise Puala initialement publié sur Ciel-Bleu.org le 7 juin 2024 dans le contexte des élections européennes. Il s’appuie également sur la participation de l’auteur à une action de la campagne citoyenne #DemokratieVereint à Freiburg, dont les portraits ont notamment circulé dans les transports publics de la VAG. Le texte a été repris, vérifié et réédité dans le cadre de la bibliothèque Kultur Insights afin d’en préserver la valeur documentaire tout en l’inscrivant dans le cadre éditorial actuel de Ciel Bleu Kultur.

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