Une université ne se compose pas uniquement de salles de cours, de laboratoires, d’examens et d’activités scientifiques.
Elle produit également des moments où les étudiants occupent autrement l’espace institutionnel.
Une scène.
Un concert.
Une danse.
Une chanson.
Une prestation préparée pour d’autres étudiants et pour des enseignants.
À Kyiv, le 5 mars 2020, l’Université d’État des télécommunications organisait une manifestation à l’occasion de la Journée internationale des femmes.
Le programme reposait largement sur des prestations étudiantes : chant, danse, piano et autres formes de présentation scénique.
Des étudiants de différentes années pouvaient y participer et, selon les informations recueillies à l’époque, ces activités étaient ouvertes aussi bien aux étudiants ukrainiens qu’aux étudiants étrangers souhaitant présenter leurs talents.
L’événement permet ainsi d’observer une dimension souvent secondaire dans les représentations de la vie universitaire :
que produit une scène institutionnelle lorsque ce sont les étudiants eux-mêmes qui en construisent une partie du contenu ?
Une scène fournie par l’institution
Le cadre est clairement institutionnel.
L’université met à disposition un lieu.
Elle fixe une occasion.
Elle organise un programme.
Elle rassemble un public.
Elle fournit les conditions matérielles permettant à l’événement d’exister.
Mais cela ne signifie pas que tout ce qui apparaît sur scène soit produit directement par l’institution.
Les étudiants apportent leurs pratiques.
Leurs compétences.
Leurs choix de performance.
Leur présence.
La scène universitaire se situe ainsi entre deux niveaux.
Elle appartient à l’université par son organisation.
Elle dépend des participants pour une grande partie de son contenu.
Participer plutôt que simplement assister
Cette distinction est importante.
Une université peut organiser de nombreux événements auxquels les étudiants assistent comme public.
Ici, certains deviennent eux-mêmes producteurs de la situation.
Ils chantent.
Dansent.
Jouent d’un instrument.
Préparent une prestation.
Se présentent devant leurs camarades et leurs enseignants.
L’étudiant n’est donc plus seulement destinataire d’une activité universitaire.
Il participe momentanément à sa production.
Cette transformation du rôle constitue l’un des éléments les plus intéressants du terrain.
Une autre forme de présence étudiante
Être inscrit dans une université signifie être présent administrativement.
Suivre les cours constitue une autre forme de présence.
Participer à une activité collective en constitue encore une autre.
Ces niveaux ne se confondent pas.
Un étudiant peut suivre parfaitement son cursus tout en restant peu visible dans la vie collective de l’établissement.
À l’inverse, une activité scénique crée un moment pendant lequel certaines personnes apparaissent autrement devant la communauté universitaire.
Elles ne sont plus uniquement identifiées par leur filière ou leur année d’étude.
Une autre compétence devient visible.
La culture comme pratique, pas seulement comme programme
Dans ce type d’événement, le mot « culture » ne désigne pas nécessairement une politique culturelle structurée.
Il désigne d’abord des pratiques.
Danser.
Chanter.
Jouer.
Présenter quelque chose devant les autres.
Ces pratiques peuvent être individuelles ou collectives.
Elles peuvent mobiliser des répertoires très différents.
Leur intérêt tient moins à la nécessité de les classer qu’au fait qu’elles trouvent temporairement une place dans un espace universitaire.
Étudiants ukrainiens et internationaux dans un même dispositif
L’article publié en 2020 insistait sur le fait que ces manifestations n’étaient pas exclusivement réservées aux étudiants ukrainiens.
Les étudiants étrangers pouvaient également exprimer leur souhait d’y participer.
Cette ouverture mérite d’être relevée.
Elle ne suffit pas à démontrer l’existence d’une politique interculturelle structurée.
Mais elle crée une possibilité.
Un étudiant arrivé d’un autre pays peut participer à la même scène institutionnelle qu’un étudiant ukrainien.
Le dispositif devient commun même si les trajectoires qui s’y rencontrent restent différentes.
La diversité ne produit pas automatiquement la relation
Il faut toutefois éviter un raccourci fréquent.
La présence de personnes venant de plusieurs pays ne suffit pas à produire de l’interculturalité.
On peut partager une scène sans véritablement construire une relation durable.
On peut assister à la prestation de quelqu’un sans connaître son parcours.
On peut applaudir une performance sans comprendre toutes ses références.
La diversité visible n’est donc qu’une condition possible de la rencontre.
Elle n’en constitue pas la preuve.
Une visibilité produite par la scène
La scène modifie néanmoins quelque chose.
Elle rend certaines pratiques visibles.
Dans le quotidien universitaire, les compétences artistiques d’un étudiant peuvent rester entièrement privées.
Le cours de télécommunications, de management ou d’informatique n’offre pas nécessairement l’occasion de savoir qu’un camarade chante, danse ou joue du piano.
Un événement culturel transforme temporairement cette situation.
Une pratique auparavant peu perceptible devient publique.
Elle entre dans la représentation collective de la vie universitaire.
Une visibilité temporaire
Cette visibilité possède cependant des limites.
Elle commence avec l’événement et s’interrompt lorsqu’il se termine.
Elle ne signifie pas que les pratiques culturelles des étudiants occupent durablement une place dans les politiques de l’université.
Elle ne garantit pas non plus une représentation régulière des différentes populations étudiantes.
Il faut donc distinguer la visibilité événementielle de la reconnaissance institutionnelle durable.
L’une peut exister sans l’autre.
Le risque de l’assignation culturelle
Cette prudence est particulièrement importante pour les étudiants internationaux.
Lorsqu’un étudiant étranger apparaît sur une scène, le regard extérieur peut rapidement chercher à interpréter sa participation à travers son origine.
Il devient « l’étudiant africain ».
« L’étudiant étranger ».
Le représentant supposé d’un pays ou d’une culture.
Cette lecture peut réduire une participation individuelle à une fonction identitaire.
Or une personne peut monter sur scène simplement parce qu’elle aime chanter.
Parce qu’elle sait danser.
Parce qu’un ami lui a proposé de participer.
Parce qu’elle souhaite prendre part à la vie de l’université.
Parce qu’elle veut essayer quelque chose.
Visibilité culturelle sans représentation obligatoire
Il faut donc distinguer deux choses.
Une pratique peut rendre perceptible une référence culturelle.
Cela ne signifie pas que son interprète représente officiellement une culture entière.
Cette distinction est essentielle dans les environnements internationaux.
Elle permet de préserver la possibilité de participer sans transformer chaque étudiant en ambassadeur de son origine.
La scène peut rendre visibles des différences sans imposer aux personnes de les incarner en permanence.
Une médiation qui n’a pas besoin d’être déclarée
Ces situations produisent néanmoins des formes de médiation.
Un étudiant découvre une musique qu’il ne connaît pas.
Un autre observe une danse.
Des personnes discutent après une performance.
Une pratique devient un point de départ pour une conversation.
La médiation n’est ici ni un métier ni un programme formalisé.
Elle naît de la situation.
Quelque chose devient visible devant quelqu’un qui ne le connaissait pas auparavant.
Une relation, même minimale, devient possible.
Le public fait également partie du dispositif
Une scène n’existe pas seule.
Elle suppose un public.
Les spectateurs regardent.
Réagissent.
Applaudissent.
Commentent.
Reconnaissent éventuellement une chanson ou découvrent une performance.
Cette relation entre scène et salle est essentielle.
La visibilité culturelle n’est pas seulement produite par celui qui se présente.
Elle dépend aussi de la présence de ceux devant lesquels la présentation a lieu.
La photographie réalisée pendant l’événement permet précisément de conserver ces deux dimensions dans le même cadre : les étudiants sur scène et le public devant eux.
Photographier une scène universitaire ordinaire
La photographie associée à cet article a été prise directement pendant l’activité.
Elle ne constitue pas une image d’illustration sélectionnée plusieurs années plus tard.
Elle documente le terrain lui-même.
Cette distinction renforce sa valeur.
Les archives universitaires conservent souvent les événements officiels, les remises de diplômes ou les conférences.
Les photographies personnelles peuvent documenter autrement les mêmes institutions.
Elles montrent ce qu’un participant choisit de regarder.
Le cadrage.
Le public.
La scène.
L’ambiance générale.
Elles constituent ainsi une autre couche de mémoire de la vie universitaire.
Un espace académique temporairement transformé
L’intérêt de la scène tient également à la transformation du lieu.
Un espace appartenant à une institution technique devient temporairement un espace de performance.
La fonction du bâtiment ne change pas durablement.
Mais pendant quelques heures, d’autres formes de compétences y deviennent pertinentes.
La maîtrise d’un instrument.
La capacité de danser.
La présence scénique.
La préparation collective.
Cette transformation rappelle qu’une institution universitaire peut accueillir plusieurs formes de vie qui dépassent son activité strictement académique.
Ce que l’institution rend possible
Il serait néanmoins excessif d’attribuer toute la dynamique aux étudiants.
Sans salle, calendrier, organisation et autorisation institutionnelle, la scène n’existerait pas sous cette forme.
L’université joue donc bien un rôle.
Elle crée une possibilité de visibilité.
Mais ce sont les participants qui remplissent cette possibilité de contenus.
Cette relation entre cadre institutionnel et initiative individuelle ou collective est précisément ce qui rend l’événement intéressant.
Une internationalisation vécue à petite échelle
Les universités décrivent souvent leur internationalisation à travers des chiffres.
Nombre d’étudiants étrangers.
Partenariats.
Accords internationaux.
Programmes de mobilité.
Conférences.
Ces indicateurs sont importants.
Mais ils ne montrent pas nécessairement comment l’internationalisation est vécue au quotidien.
Une scène universitaire fournit une autre échelle d’observation.
Qui participe ?
Qui regarde ?
Qui entre en relation ?
Quelles pratiques apparaissent ?
Quels étudiants deviennent visibles dans l’espace commun ?
L’internationalisation devient alors une expérience sociale et non uniquement une catégorie administrative.
Ce n’est pas encore de la diplomatie culturelle
L’ancien contexte éditorial de Ciel-Bleu pouvait encourager à interpréter ce type de rencontre à travers les relations entre l’Ukraine et l’Afrique ou à employer facilement le vocabulaire de la diplomatie culturelle.
Cette qualification serait ici trop forte.
Une performance étudiante lors d’une fête universitaire ne constitue pas en elle-même une action diplomatique.
Il n’y a ni mandat de représentation, ni stratégie publique démontrée, ni dispositif de relations internationales spécifiquement documenté.
Le concept de diplomatie culturelle risquerait donc de surinterpréter le terrain.
Mais les micro-relations culturelles existent
Renoncer au terme de diplomatie culturelle ne signifie pas que l’événement soit culturellement insignifiant.
Au contraire.
Il permet d’observer des relations à une échelle plus petite et probablement plus fidèle à ce qui s’est réellement passé.
Des étudiants différents utilisent le même espace.
Des pratiques sont présentées.
Des publics les découvrent.
Des formes de reconnaissance apparaissent.
Des conversations peuvent suivre.
Il s’agit moins de diplomatie que de micro-médiations culturelles ordinaires.
Une scène avant les bouleversements de 2020 et 2022
La date donne également aujourd’hui une dimension particulière à cette photographie.
L’événement a eu lieu le 5 mars 2020.
Quelques jours plus tard, la pandémie de Covid-19 allait profondément bouleverser les formes de présence universitaire et conduire au développement de l’enseignement à distance.
Deux ans plus tard, l’invasion russe à grande échelle transformerait beaucoup plus profondément encore les conditions d’étude et de mobilité internationale en Ukraine.
Il ne faut pas lire rétrospectivement la scène uniquement à travers ces crises.
Mais sa proximité temporelle avec elles lui donne aujourd’hui une valeur documentaire supplémentaire.
Préserver la normalité comme archive
Ce qui apparaît sur la photographie est précisément une scène ordinaire de vie universitaire.
Un public.
Une scène.
Des étudiants.
Des performances.
Une institution en fonctionnement.
Ces situations ordinaires deviennent parfois particulièrement importantes lorsque le contexte qui les rendait possibles a été profondément transformé.
L’archive ne conserve donc pas seulement un événement.
Elle conserve une forme de normalité.
Conclusion
L’événement organisé à Kyiv le 5 mars 2020 ne constituait ni une grande manifestation culturelle ni un programme structuré de coopération internationale.
Son intérêt se trouve précisément à une autre échelle.
L’université mettait à disposition une scène.
Des étudiants choisissaient d’y participer.
Des pratiques généralement extérieures au cursus académique devenaient momentanément visibles.
Des étudiants ukrainiens et internationaux pouvaient entrer dans le même dispositif de présentation.
Le public observait, réagissait et partageait temporairement cet espace.
Cette configuration montre comment une institution universitaire peut devenir, pendant quelques heures, autre chose qu’un lieu d’enseignement.
Un espace de participation.
De visibilité.
De découverte.
De mise en relation.
Ces micro-situations ne suffisent pas à produire une véritable politique interculturelle.
Mais elles permettent d’observer la vie internationale d’une université depuis un niveau que les statistiques et les accords institutionnels saisissent difficilement : celui des pratiques ordinaires par lesquelles les étudiants deviennent eux-mêmes acteurs de l’espace collectif.
Note éditoriale — Cet article est issu d’un texte de Blaise Puala initialement publié sur Ciel-Bleu.org le 5 mars 2020 à partir d’une activité directement observée et documentée photographiquement à l’Université d’État des télécommunications de Kyiv — aujourd’hui Université d’État des technologies de l’information et de la communication. Il a été entièrement repris, vérifié et réédité pour la bibliothèque Kultur Insights afin d’en préserver la valeur d’archive de terrain tout en recentrant l’analyse sur la participation étudiante, la visibilité culturelle et les formes de médiation produites dans l’espace universitaire.


